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Chant Spontané

Je pratique le chant spontané en séance, et souvent, seule, pour moi. Ce matin-là, c'était pour moi.

Ce matin, une colère sourde grondait en moi. Je la sentais, tapie au creux de mon ventre, comme une souffrance indigeste.

Alors, j’ai fermé les yeux pour écouter ce chant intérieur qui, je le pressentais, cherchait la sortie, désespérément, tentait de s’élever.

Toutes les tensions de mon corps sont barricades des échos de mon âme.


Alors, j’ai inspiré, profondément, pour ouvrir le cœur. Et sur l’expiration, une voix caverneuse a jailli de ma bouche. Comme une lave brûlante, comme les cendres délavées de mes espoirs lointains. Une voix grave, une voix gutturale, une voix d’outre-tombe. Profonde. Tangible.

Des images sont venues envahir mon esprit. Elles se sont succédées les unes aux autres, condensé d’expériences, fragments de vie.

Pour la voix sombre et caverneuse, c’était le feu et les cris. Le feu qui a ravagé mon île, les cris dans la nuit qui ont glacé le sang, les détonations qui ont résonné jusque dans notre chair.

Et puis, bouche grande ouverte, gueule immense, il y a eu les râles. Des râles animaux, de ceux qui râclent la gorge. Pour les râles, c’était la tempête, l’océan déchaîné, les souvenirs qui disparaissent dans les abysses.

Et puis un vibrato dans les hauteurs, une langueur infernale, comme une tristesse sans nom. Pour le vibrato, c’était les épaules de mon père, les rires de mes frères, le soleil haut dans le ciel. Pour le vibrato, c’était la douceur et la force. Léger tremblement de la voix, les mains dans la terre rouge, les pieds dans le sable chaud, démarche évanescente de ma mère.

Et encore la voix sombre, sourde, les images se mélangent, la fracture de mon île revient toujours par vagues. Lamentations.

Et puis, voix douce, claire et légère, comme un oiseau qui se pose. Pour la voix mélodieuse, la voix lisse sans brûlure, le visage de mon fils, les yeux immenses ouverts sur la vie, paisibles espérances.

Puis presque le silence, murmure doucereux, repos, dépôt des armes. Quelques soubresauts insolents, nuits du bord de mer, cheveux emmêlés au vent, et encore pépiement lumineux, comme des mains qui se frôlent.

J’ai ouvert les yeux, la colère s’était endormie. Ou volatilisée. Dissoute.

Le chant spontané est sorti de moi comme un flot. Tapi au creux de mes inconsistances, le chant a débordé de moi. Tantôt beau, tantôt effroyable, petit filet de voix ou grondement sourd des révoltes muettes, horrifiant et sublime, sombre et lumineux, chant qui s’élève témoin de mon chemin.

Et ma voix : guerrière.